**Mon mari a décidé de divorcer sans quitter l’appartement. Une semaine plus tard, il a compris que mener des vies séparées sous le même toit pouvait être très inconfortable.**

Guennadi l’annonça un dimanche, après le déjeuner, alors que Liouda faisait la vaisselle.

— Je veux divorcer.

Il le dit exactement sur le même ton que lorsqu’il lui demandait habituellement de changer de chaîne.

Liouda coupa l’eau, mais ne se retourna pas.

Elle resta silencieuse quelques secondes, et son mari dut probablement penser qu’elle n’avait pas entendu.

— J’ai entendu, dit-elle.

Puis elle tendit la main.

— Passe-moi la serviette.

Il la lui donna.

Elle s’essuya les mains, remit la serviette à sa place et se tourna enfin vers lui.

Elle ne semblait ni en colère ni triste.

Elle le regardait simplement avec le calme de quelqu’un qui consulte un horaire de train.

— Et quand comptes-tu déménager ?

Guennadi cligna des yeux.

— Pourquoi est-ce que je partirais ? L’appartement a trois pièces. Je prendrai le bureau. Beaucoup de gens vivent comme ça. C’est parfaitement normal.

— Beaucoup de gens vivent comme ça, répéta Liouda sans expression.

— Mais enfin, qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Que je loue un appartement ? Pour trente mille, je vais trouver un taudis !

Liouda posa calmement l’éponge au bord de l’évier et quitta la cuisine sans répondre.

Guennadi resta là quelques instants.

Puis il se dit que, finalement, tout s’était passé étonnamment bien.

Pas de larmes.

Pas de cris.

Pas de scène.

Après dix-sept ans de vie commune, il s’était attendu à bien pire.

—

L’appartement appartenait à Liouda.

Elle l’avait hérité de sa grand-mère bien avant de rencontrer Guennadi. Un trois-pièces situé rue Akademitcheskaïa, avec de hauts plafonds, de vieilles portes et un parquet qui grinçait dans le couloir.

Guennadi n’y avait jamais été officiellement enregistré.

Mais vers la troisième année de leur vie commune, il avait commencé à considérer l’appartement comme le sien.

Après tout, c’était lui qui avait fait remplacer les tuyaux de la salle de bains.

Et lui qui avait installé la nouvelle porte du balcon.

Dans son esprit, cela lui donnait presque un droit de propriété.

Liouda travaillait comme comptable dans une clinique.

Depuis cinq ans, elle payait également les frais de séjour de sa mère dans une maison médicalisée de la région de Moscou. Une bonne partie de son salaire y passait.

Guennadi le savait.

Et de temps en temps, il lui faisait remarquer :

— Ta mère pourrait très bien vivre à la maison si tu n’étais pas aussi arrangeante avec ton frère. Lui, évidemment, il ne donne pas un centime.

Liouda se taisait généralement.

Et Guennadi prenait toujours son silence pour une preuve qu’il avait raison.

—

En réalité, il pensait au divorce depuis quatre mois.

Depuis l’arrivée d’Oksana au service des achats.

Elle avait douze ans de moins que lui, louait un petit appartement à Boutovo et lui avait un jour dit qu’il ressemblait à un acteur d’une série télévisée.

Elle avait oublié le nom de l’acteur.

Mais Guennadi avait pris le compliment pour une quasi-déclaration d’amour.

Oksana ne lui demandait encore rien.

Et c’était précisément ce qui, selon lui, prouvait que leurs sentiments étaient sincères.

Il ne lui avait pas encore dit qu’il avait annoncé à sa femme qu’il voulait divorcer.

Il voulait d’abord mettre sa nouvelle vie en place.

Ensuite, il lui annoncerait la nouvelle.

D’une belle manière.

Peut-être autour d’un dîner au restaurant.

Il imaginait déjà la scène.

—

Le lundi matin commença normalement.

Guennadi se leva et entra dans la cuisine.

La bouilloire était froide.

Liouda était déjà partie travailler.

Il n’y avait pas sa tasse habituelle sur la table.

Pas de sandwich.

Pas de fromage coupé.

Rien.

Il ouvrit le réfrigérateur.

Et resta immobile.

Quelque chose avait changé.

L’étagère du haut était remplie de boîtes soigneusement rangées par Liouda, chacune portant une étiquette écrite au marqueur.

L’étagère du bas constituait désormais son royaume :

un morceau de beurre,

trois œufs,

et un morceau de saucisson qui semblait avoir encore vingt-quatre heures à vivre au maximum.

Puis il aperçut un petit mot fixé sur la porte du réfrigérateur.

« Ton étagère est celle du bas. Tout le reste est à moi. »

Guennadi le relut deux fois.

Il ricana.

— Puéril.

Il fit cuire les œufs.

Lava la poêle.

Essuya la table.

Tout cela lui prit vingt minutes.

Vingt minutes qui lui firent rater son heure de départ.

—

Le mardi soir, une nouvelle surprise l’attendait.

La porte de la salle de bains était verrouillée.

Liouda prenait sa douche.

Guennadi attendit.

Cinq minutes.

Dix.

Quinze.

Finalement, il frappa.

— J’arrive !

Le « j’arrive » dura quarante minutes.

Liouda sortit enfin, en peignoir, une serviette enroulée autour de la tête.

Elle passa devant lui sans même le regarder.

Guennadi entra dans la salle de bains.

Il n’y avait plus d’eau chaude.

Le chauffe-eau était vide.

Il resta quatre secondes sous l’eau glacée avant de bondir en arrière en jurant.

Puis il chercha sa serviette.

Sa serviette.

Sauf qu’il n’en avait pas vraiment.

Ou plutôt, en dix-sept ans, il ne s’était jamais demandé lesquelles étaient les siennes.

Elles appartenaient toutes à Liouda.

Comme presque tout le reste dans cet appartement.

—

Le soir, Guennadi voulut regarder la télévision dans le salon.

Liouda était déjà installée sur le canapé, son ordinateur portable devant elle et des écouteurs dans les oreilles.

Il prit la télécommande et changea de chaîne.

Elle retira lentement un écouteur.

— Quoi ?

— Je veux regarder ça.

— Moi aussi.

Liouda le regarda quelques secondes.

— Très bien. Faisons un planning.

— Un planning pour quoi ?

— Pour le salon.

— Tu es sérieuse ?

— Tu as dit qu’on allait vivre séparément.

— Mais on est toujours dans le même appartement !

— Alors nous vivrons séparément dans le même appartement.

Elle remit son écouteur.

— Je suis arrivée la première. Ce soir, c’est mon tour.

Guennadi la fixa.

— C’est ridicule.

Liouda ne leva même pas les yeux.

— L’appartement est à moi.

Il retourna dans le bureau.

Ce soir-là, il passa des heures à faire défiler son téléphone.

Il était furieux.

Il ne savait simplement pas exactement contre qui.

—

Mercredi, Oksana l’invita à déjeuner.

Pendant le repas, Guennadi finit par se confier.

— Je vais quitter ma femme. Tout est mort depuis des années. Entre nous, il n’y a plus rien. C’est juste une habitude. Je n’avais simplement jamais eu le courage de partir.

Oksana l’écouta en faisant tourner lentement sa paille dans son verre.

Puis elle demanda :

— Et tu as déménagé où ?

— Nulle part pour l’instant.

Elle arrêta de tourner la paille.

— Comment ça ?

— Je reste dans le bureau. On a un trois-pièces.

Oksana le regarda.

Guennadi se dépêcha d’ajouter :

— C’est temporaire.

— Bien sûr, répondit-elle.

Mais son ton avait changé.

Elle passa à un autre sujet.

Guennadi essaya de ramener la conversation à leur relation.

Oksana riait déjà avec un collègue de l’autre service.

Il termina son déjeuner en silence, avec l’impression d’être arrivé à une fête à laquelle personne ne l’avait invité.

—

Jeudi, ce fut la première fois en dix-sept ans que Guennadi dut faire les courses seul.

Il n’y avait plus rien sur son étagère.

Et il n’osait pas toucher aux boîtes de Liouda.

Elle avait déjà collé sur certaines d’entre elles des étiquettes de prix prises au supermarché.

Le message était clair.

S’il voulait une vie séparée, il allait devoir apprendre combien elle coûtait.

Guennadi passa quarante minutes dans le magasin.

Il ne savait pas quel pain ils achetaient habituellement.

Quel beurre.

Quel café.

Quel fromage.

Finalement, il prit du café soluble, une baguette, des saucisses et du ketchup.

À la maison, il fit cuire les saucisses dans une casserole de Liouda.

Elle entra dans la cuisine.

Regarda la casserole.

Puis le regarda lui.

— Achète la tienne.

— Achète quoi ?

— Une casserole.

— Liouda, ce n’est qu’une casserole !

— Oui.

— Pas l’appartement !

— L’appartement n’est pas à toi non plus.

Il resta silencieux.

— C’est moi qui ai fait changer les tuyaux, marmonna-t-il.

Liouda éteignit la bouilloire.

— Les tuyaux ne donnent aucun droit de propriété.

Guennadi ne trouva rien à répondre.

Il mangea les saucisses directement dans la casserole.

—

Vendredi soir, Liouda reçut quelqu’un.

Au début, Guennadi entendit le rire d’une femme.

Puis le tintement des verres.

Puis de la musique.

Et ensuite, une voix masculine.

Guennadi se redressa.

Il sortit dans le couloir.

Un manteau d’homme bleu foncé était accroché au portemanteau.

À côté de la porte, une paire de chaussures d’homme.

Pointure 43.

Guennadi les regarda pendant un long moment.

Puis il retourna dans le bureau.

Il appela Oksana.

Elle ne répondit pas.

Il lui envoya un message :

« Tu me manques. »

Elle le lut.

Pas de réponse.

Depuis le salon, il entendit des éclats de rire.

Puis le tintement d’un verre.

Ces verres étaient les beaux verres à vin.

Ceux que Guennadi ne sortait que pour le Nouvel An ou les grandes occasions.

Ce soir, quelqu’un d’autre buvait dedans.

—

L’homme partit tôt samedi matin.

À neuf heures, Liouda entra dans la cuisine.

Elle avait changé.

Elle portait un nouveau T-shirt que Guennadi n’avait jamais vu.

Elle se mit à cuisiner.

La viande grésilla dans la poêle.

L’appartement se remplit d’une odeur d’ail et de romarin.

Et soudain, Guennadi se souvint d’une chose.

Liouda avait toujours été une excellente cuisinière.

Un jour, les voisins du dessus étaient même descendus lui demander une recette.

Il avait simplement cessé de le remarquer.

— Qui était là hier soir ? demanda-t-il.

— Une connaissance de Tanya.

— Dans notre appartement ?

Liouda le regarda.

— Dans mon appartement.

Guennadi ouvrit la bouche.

Puis la referma.

Il se servit un verre d’eau et retourna dans le bureau.

Il ouvrit un site de location.

Trois minutes plus tard, il le referma.

Les prix étaient terrifiants.

Une minute après, il le rouvrit.

Puis le referma encore.

—

Le dimanche arriva.

Une semaine exactement après son annonce de divorce.

Guennadi était assis dans la cuisine, en train de manger un sandwich au saucisson.

Le saucisson avait une odeur légèrement suspecte.

Mais il détestait jeter la nourriture.

Liouda était sortie le matin.

Elle s’était habillée plus soigneusement que d’habitude.

Talons.

Boucles d’oreilles.

Parfum.

Il réalisa soudain qu’il ne se souvenait même plus de cette odeur.

Peut-être parce qu’il avait cessé de remarquer les choses qui la concernaient depuis des années.

Il s’assit et commença à faire ses comptes.

Salaire mensuel : 78 000.

Chambre la moins chère : environ 20 000.

Charges.

Nourriture.

Transports.

Déjeuners.

Téléphone.

Et cet abonnement à la salle de sport qu’il payait toujours alors qu’il n’y était plus allé depuis mars.

Puis il pensa à Oksana.

Cinq messages.

Deux réponses.

Toutes les deux courtes.

Toutes les deux accompagnées d’un smiley.

Rien de plus.

Guennadi lava son assiette.

Essuya la table.

Puis s’assit sur le vieux tabouret de la cuisine.

C’était la seule chose dans l’appartement dont il était absolument certain qu’elle lui appartenait.

Il l’avait acheté lui-même quatorze ans auparavant.

Le tabouret grinça sous son poids.

—

Le soir, Liouda rentra avec un sac de pâtisserie.

Guennadi entendit la boîte être déposée dans le réfrigérateur.

Sur son étagère.

Quelque chose dans le léger bruit du carton contre le plastique le mit soudain hors de lui.

Il se leva.

— Liouda !

— Oui ?

— Je pense… qu’on s’est peut-être précipités.

Elle retirait ses boucles d’oreilles.

De petites boucles en argent avec des pierres bleues.

Sa mère les lui avait offertes avant de tomber malade.

Liouda regarda son mari.

Il n’y avait ni colère ni tristesse dans ses yeux.

Pas même de supplication.

Seulement quelque chose que Guennadi n’avait jamais vu auparavant.

La paix.

Une vraie paix.

— Non, Gena, dit-elle doucement. Tu ne t’es pas précipité.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Tu as dit la vérité pour la première fois.

— Je ne comprends pas.

— Pendant douze ans, j’ai cru que j’avais besoin de toi.

Elle sourit légèrement.

— En réalité, j’avais besoin de moi-même.

Guennadi la fixa.

— Liouda… nous avons vécu dix-sept ans ensemble.

— Oui.

— Tu ne peux pas jeter dix-sept ans comme ça.

— Je ne les jette pas.

Elle marqua une pause.

— Je les remets simplement à leur place.

—

— Pendant dix-sept ans, poursuivit-elle calmement, j’ai préparé tes petits-déjeuners, tes déjeuners, tes dîners. J’ai lavé tes chemises. J’ai rempli le réfrigérateur. Je posais ta tasse sur la table chaque matin.

Elle le regarda.

— Et pendant dix-sept ans, tu n’as jamais appris quel café j’aimais.

— Ce n’est pas vrai.

— Si.

— Je… je n’ai simplement jamais fait attention.

— Exactement.

—

Le lundi, Guennadi alla visiter une chambre à Otradnoïé.

Elle était minuscule.

La fenêtre donnait sur une cour intérieure.

Le papier peint se décollait par endroits.

Le propriétaire demandait vingt-deux mille roubles, plus les charges.

Un chat était assis sur le rebord de la fenêtre.

Il regarda Guennadi avec exactement la même expression qu’Oksana lorsqu’il lui avait expliqué qu’il comptait commencer une « nouvelle vie » dans le trois-pièces familial.

Guennadi rentra chez lui.

Ou plutôt, il retourna dans l’appartement.

Celui où il avait vécu pendant dix-sept ans.

Celui dont il comprenait enfin qu’il n’avait jamais vraiment été son foyer.

Il s’était simplement habitué à ce que tout y soit toujours disponible.

Dans la cuisine flottait une odeur de pommes et de cannelle.

Liouda préparait une tarte.

La radio diffusait la même musique qu’il avait toujours qualifiée de « mauvais goût ».

Elle chantait avec la chanson.

Faux.

Mais heureuse.

Elle avait l’air plus vivante qu’elle ne l’avait été depuis des années.

Guennadi resta un instant dans l’embrasure de la porte.

Puis il retourna dans le bureau.

Il prit son téléphone.

Écrivit à Oksana :

« On peut se voir aujourd’hui ? »

Vingt minutes plus tard, la réponse arriva.

« Pas aujourd’hui. J’ai quelque chose de prévu. »

Il posa le téléphone face contre table.

Sur le mur se trouvait autrefois leur photo de vacances au bord de la mer.

Liouda l’avait retirée.

Elle n’avait rien mis à la place.

Il ne restait qu’un rectangle plus clair sur le papier peint.

Comme une fenêtre donnant sur une pièce qui n’existait plus.

Mardi, Liouda posa une feuille sur son bureau.

Guennadi la lut.

« Tu as deux semaines pour trouver un logement. Après cela, je changerai les serrures. Tu n’auras pas de nouvelle clé. Ce point n’est pas négociable. »

Il y avait une date en bas.

Et sa signature.

Le document avait l’air si officiel que Guennadi le regarda comme s’il s’agissait d’un véritable acte juridique.

Il retrouva Liouda dans le salon.

— C’est quoi ? Un ultimatum ?

— Non.

Elle ne leva pas les yeux de son ordinateur.

— Une information.

— Tu ne peux pas faire ça.

— Si.

— J’habite ici.

— Encore douze jours.

Il la fixa.

— C’est cruel.

Liouda referma son ordinateur.

— Non. Ce qui aurait été cruel, c’est de continuer à faire semblant pendant encore dix-sept ans.

Il ne trouva rien à répondre.

Parce qu’une idée venait de lui traverser l’esprit.

Il avait toujours pensé que l’appartement lui appartenait un peu parce qu’il avait fait remplacer les tuyaux.

Et soudain, il comprit qu’il avait fait exactement la même erreur avec son mariage.

Il avait confondu ce qu’il apportait avec ce qui lui était dû.

—

Mercredi, il appela sa mère.

— Maman, Liouda et moi allons divorcer.

Un long silence.

Puis :

— Tu es idiot ou elle a rencontré quelqu’un d’autre ?

— Pourquoi est-ce que je serais automatiquement l’idiot ?

— Parce que Liouda est une bonne femme. Et toi, tu as toujours pensé que tout le monde te devait quelque chose.

— Maman !

— Je t’aime, mon fils. Mais réponds-moi : quand m’as-tu appelé pour la dernière fois ?

Guennadi resta silencieux.

— Liouda m’a appelée samedi, continua sa mère. Et toi ?

— Je ne sais pas.

— Moi, je sais. En octobre.

Il raccrocha.

Puis resta longtemps assis, le téléphone à la main.

C’était étrange.

Sa mère et Liouda étaient rarement d’accord.

Et pourtant, aujourd’hui, elles disaient exactement la même chose.

Pour la première fois, Guennadi se demanda si le problème n’était peut-être pas les autres.

Peut-être que le problème, c’était lui.

—

Jeudi après-midi, il rattrapa Oksana dans le couloir.

— Oksana, peut-être qu’on pourrait sortir quelque part vendredi ?

Elle s’arrêta.

— Gena…

— Oui ?

— Tu as réellement divorcé de ta femme ?

— C’est en cours.

— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.

Il se tut.

Oksana soupira.

— Écoute. Je t’apprécie. Mais je ne veux pas être la raison du divorce de quelqu’un.

— Tu n’es pas la raison.

— Alors divorce d’abord.

Elle remit ses cheveux en place.

— Trouve un logement. Déménage. Apprends à vivre seul.

— Et après ?

— Après, on verra.

Elle partit.

Guennadi retourna à son bureau.

Pendant vingt minutes, il fixa son écran sans faire le moindre travail.

—

Vendredi soir, Liouda invita de nouveau Tanya.

Guennadi était allongé sur le canapé du bureau.

Il entendait leurs voix à travers le mur.

— Lioudka, ça fait dix ans que je ne t’ai pas vue comme ça !

— Comme quoi ?

— Vivante.

Un silence.

Puis Liouda se mit à rire.

— Je ne suis pas devenue quelqu’un d’autre, Tanya.

Elle rit encore.

— J’ai simplement appris à respirer.

Les deux femmes éclatèrent de rire.

Guennadi ferma les yeux.

Et il comprit soudain ce qui lui faisait le plus mal.

Ce n’était pas le divorce.

Ce n’était pas l’argent.

Ce n’était même pas Oksana.

C’était de voir que Liouda semblait plus heureuse sans lui.

—

Guennadi s’habilla et quitta l’appartement.

Il marcha longtemps.

Finalement, il acheta une bière.

Il n’en avait pas bu depuis cinq ans.

Il s’assit sur un banc devant l’immeuble et leva les yeux.

La cuisine était éclairée.

Il apercevait la silhouette de Liouda.

Elle riait.

Sa femme.

La femme dont il avait toujours été persuadé qu’elle ne pourrait jamais vivre sans lui.

Et maintenant, elle ressemblait à quelqu’un qui venait enfin d’apprendre à vivre.

Sans lui.

Guennadi termina sa bière.

Écrasa la canette.

Puis monta.

Il ouvrit silencieusement la porte et passa devant la cuisine.

Il allait entrer dans le bureau lorsqu’il entendit Tanya demander :

— Alors, il pensait vraiment que c’était lui qui te quittait ?

Liouda éclata de rire.

— Oui.

— Et maintenant ?

— Je crois qu’il commence enfin à comprendre.

Guennadi referma la porte du bureau.

Il s’allongea sur le canapé.

Et regarda le plafond.

La vieille tache jaunâtre était toujours là.

Celle qu’il avait promis de repeindre trois ans auparavant.

« Je m’en occuperai le week-end prochain », avait-il répété.

Pendant trois ans.

Maintenant, il ne le ferait jamais.

Dans douze jours, la serrure serait changée.

Et cet appartement, où il avait passé dix-sept ans à se croire chez lui, ne serait plus qu’une adresse.

Un endroit où il avait autrefois eu l’impression d’être le maître.

Sans jamais comprendre qu’il n’était, depuis longtemps, qu’un invité.

Guennadi ferma les yeux.

De l’autre côté du mur, il entendait encore le rire de Liouda.

Pour la première fois, ce rire ne l’agaça pas.

Il lui faisait simplement mal.

Parce qu’il venait enfin de comprendre quelque chose de bien plus douloureux qu’un divorce :

Il n’avait pas perdu sa femme en une semaine.

Il lui avait simplement fallu une semaine pour comprendre qu’il l’avait perdue des années auparavant.

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