L’infirmière ne lut pas les documents à voix haute. Elle rapprocha le dossier d’Olena et l’ouvrit à la section contenant les anciens dossiers médicaux.
« Regardez les dates », dit-elle doucement. « Et faites attention au nom du médecin traitant. »
Olena se pencha sur les documents. Au début, elle ne comprenait pas ce qu’elle était censée remarquer. Les pages étaient remplies de termes médicaux, d’abréviations et de notes dont elle avait du mal à saisir le sens. Puis l’infirmière désigna un document.
C’était la date de la première grossesse d’Olena.
Juste en dessous figurait une modification de son traitement médicamenteux.
Olena tourna la page. Le même nom apparaissait pendant sa deuxième grossesse. Puis de nouveau pendant la troisième. À chaque fois, le même médecin avait approuvé les modifications, et celles-ci avaient toutes été effectuées à une période particulièrement délicate de sa grossesse.
Les dates correspondaient exactement à ce qu’Andreï avait récemment avoué à Denis.
Les trois grossesses perdues d’Olena.
Trois tragédies distinctes qu’elle avait passé des années à essayer de surmonter. Trois fois où elle avait accusé son propre corps, passant des nuits entières à se demander ce qu’elle aurait pu faire différemment. Trois fois où Andreï l’avait prise dans ses bras en lui promettant qu’un jour, ils deviendraient parents.
Pour la première fois, une possibilité terrifiante traversa son esprit : peut-être qu’aucune de ces pertes n’avait été aussi simple qu’on le lui avait fait croire.
« Est-ce que je peux garder cette page ? » demanda-t-elle dans un souffle.
L’infirmière secoua la tête.
« Les documents originaux doivent rester dans le dossier médical. Ce sont des pièces officielles. Mais j’ai fait une copie des pages qui indiquent les dates et les modifications de votre traitement. »
Denis intervint aussitôt.
« C’est vous qui avez fait cette copie ? »
« Oui », répondit l’infirmière. « Je l’ai imprimée ce matin, après avoir comparé les anciennes notes. Je n’ai pas retiré les documents originaux du dossier et je ne les ai remis à personne. »
L’infirmière sortit une feuille pliée de la poche arrière du dossier et la tendit à Denis.

« C’est la copie que j’ai imprimée depuis le système informatique interne de l’hôpital. Je n’ai rien modifié. Je l’ai préparée parce que quelque chose me semblait anormal dans ces dossiers et que je voulais pouvoir comparer les dates côte à côte. »
Denis examina la feuille, puis la replia soigneusement.
« Vous comprenez ce que cela pourrait signifier ? »
« Je comprends que ces annotations nécessitent une enquête approfondie », répondit l’infirmière. « Mais je ne peux pas affirmer que quelqu’un a volontairement fait du mal à Olena. Il faudrait l’avis d’un expert médical indépendant et un examen complet de son dossier. »
Olena fixait le papier. Elle savait que l’infirmière avait raison. Ces documents ne prouvaient pas, à eux seuls, que quelqu’un avait délibérément provoqué ses fausses couches. Mais ils révélaient l’existence de questions que personne ne lui avait posées à l’époque. Et il y avait ce médecin dont le nom revenait sans cesse dans les dossiers des trois tragédies.
« Pourquoi personne ne m’a rien dit ? » murmura-t-elle.
Le regard de l’infirmière s’adoucit.
« À l’époque, tout le monde se concentrait sur la stabilisation de votre état. Ensuite, le dossier a été clôturé. Je ne sais pas si quelqu’un a remarqué ces liens. Mais même si c’était le cas, rien dans les documents ne permet de le confirmer. »
Denis serra les poings.
« Et pourquoi devrions-nous garder le silence maintenant que nous sommes au courant ? »
L’infirmière jeta un coup d’œil vers la porte avant de baisser la voix.
« Ce matin, quelqu’un s’est renseigné sur les anciens dossiers médicaux d’Olena. Cette personne ne posait pas de questions générales sur ses traitements. Elle voulait précisément obtenir des informations sur les périodes où madame Morozenskaïa était enceinte. »
Le visage de Denis se crispa.
« C’était Andreï ? »
« Je ne sais pas qui a appelé. La personne ne s’est pas présentée et je n’ai reçu aucune information permettant de l’identifier avec certitude. Mais les questions étaient beaucoup trop précises pour relever d’une simple curiosité. »
Les doigts d’Olena se crispèrent sur le bord de la couverture.
Elle comprenait désormais que cette histoire pouvait remonter beaucoup plus loin qu’elle ne l’avait imaginé.
Il ne s’agissait pas seulement de l’agression. Il n’était pas uniquement question de Natalia et de cet enfant dont Andreï lui avait caché l’existence pendant des années. Ce n’était même pas simplement la possibilité que son mari ait mené une double vie pendant qu’elle essayait désespérément de fonder une famille avec lui.
Quelqu’un avait déjà commencé à chercher les preuves qui subsistaient de son passé.
Et cette personne avait peut-être peur qu’Olena finisse enfin par assembler toutes les pièces du puzzle.
« Ne remettez cette copie à personne d’autre », dit l’infirmière à Denis. « Ne la photographiez pas avec un téléphone auquel d’autres personnes pourraient avoir accès et ne la laissez pas sans surveillance. Si vous décidez de demander l’ouverture d’une enquête officielle, les documents devront être conservés correctement. »
Denis acquiesça et glissa la feuille dans la poche intérieure de sa veste.
« Et vous ? demanda-t-il. Êtes-vous en sécurité ? »
L’infirmière ne répondit pas immédiatement.
Ce bref silence effraya Olena davantage que n’importe quel avertissement explicite.
« Je veux simplement que la vérité éclate enfin », finit par dire l’infirmière. « Mais, pour le moment, je vous conseille de ne parler de tout cela à personne en qui vous n’avez pas une confiance absolue. »
Des pas résonnèrent dans le couloir.
Lents. Délibérés.
Olena se figea aussitôt. Elle aurait reconnu cette démarche entre mille. Pendant des années, elle avait entendu ces mêmes pas dans le couloir de leur appartement, lorsque Andreï rentrait tard le soir ou arpentait nerveusement les pièces après une dispute.
Denis se tourna lui aussi vers la porte.
L’infirmière repoussa rapidement le dossier à sa place, mais elle n’eut pas le temps d’ajouter quoi que ce soit.
La poignée s’abaissa.
Andreï entra dans la chambre.

Son regard se posa d’abord sur Olena. Pendant un bref instant, il sembla sincèrement inquiet pour elle. Puis il remarqua l’infirmière et la main de Denis, qui s’était instinctivement rapprochée de la poche intérieure de sa veste.
Le sourire d’Andreï disparut lentement.
« Je vois que tu vas mieux », dit-il à Olena d’une voix plus froide que d’habitude. « Nous devons parler. »
« De quoi ? » demanda Olena.
Andreï ne répondit pas. Il se tourna vers l’infirmière.
« Pourriez-vous nous laisser seuls, s’il vous plaît ? »
« La patiente a besoin de se reposer », répondit calmement l’infirmière.
« Il s’agit de ma femme. J’ai le droit de lui parler. »
Olena se redressa lentement dans son lit.
« Alors, parle ici, Andreï. Denis reste avec moi. »
La mâchoire de l’homme se contracta. Son regard se posa de nouveau sur la poche de Denis.
« Qu’est-ce que tu lui as donné ? » demanda-t-il sèchement.
L’atmosphère se glaça dans la chambre.
Denis ne bougea pas.
Le cœur d’Olena battait à tout rompre. Andreï n’avait même pas demandé pourquoi l’infirmière était là ni quels documents ils avaient consultés. Un seul regard lui avait suffi pour comprendre que quelque chose lui échappait.
« Comment sais-tu qu’elle m’a donné quelque chose ? » demanda Denis.
Andreï resta silencieux un instant.
C’était la première fois qu’Olena voyait de l’incertitude sur son visage. Ce n’était ni de la colère ni cette assurance arrogante avec laquelle il avait toujours fait taire ses questions. C’était de la peur. Une peur véritable.
Finalement, il se tourna vers Olena.
« Quoi qu’elle t’ait raconté, ne la crois pas. Elle ne sait pas ce qui s’est passé pendant toutes ces années. »
Olena eut l’impression qu’on venait de lui verser de l’eau glacée sur la poitrine.
« De quelles années parles-tu, Andreï ? De celles où j’ai perdu nos enfants ? »
Le visage de l’homme devint livide.
À cet instant précis, le téléphone de l’infirmière, resté dans le couloir, sonna. Un nouveau message venait d’apparaître sur l’écran. Elle y jeta un coup d’œil, puis releva brusquement la tête, comme si quelqu’un venait de la gifler.
« Olena, dit-elle d’une voix tremblante. Vous devez voir ça. »
Un seul message s’affichait sur l’écran. Il provenait d’un numéro inconnu.
« Si vous leur avez remis la copie, vous serez tenue responsable de ce qui arrivera ensuite. »
L’infirmière regarda lentement Olena.
Andreï ne demanda pas qui avait envoyé ce message.
Il ne demanda pas ce qu’il signifiait.
Il ferma simplement les yeux pendant un instant, comme s’il savait déjà qui se cachait derrière cette menace.
Olena comprit alors que son mari n’était peut-être pas le seul à redouter que la vérité sur le passé soit révélée.
Lorsqu’Andreï rouvrit les yeux, il ne chercha plus à nier ce qui s’était passé.
Il prononça simplement ces mots :
« Olena, quoi que tu fasses, ne cherche pas ce médecin. Parce que si tu le retrouves, tu découvriras qui lui a personnellement demandé de modifier ton traitement avant ta troisième grossesse. »


